J’ai songé à publier cet entretien à l’occasion de la sortie en salle, le 27 septembre, du film « Les Indigènes ». Les hommes dont on parle dans ce film (que je n’ai pas vu) sont censés personnifier ceux qui ont été engagés dans la 1ère Armée Française pendant la Seconde guerre mondiale *. Comme « Monsieur Ali ».
Je l’ai rencontré il y a une douzaine d’années dans un petit bougnat parisien où j’avais coutume d’écrire. J’ai toujours été épaté par le visage sans une ride et la peau d’un brun pain d’épice de ce beau vieil homme. Nous avons sympathisé. Avant de quitter le quartier, j’ai appris dans la conversation qu’il avait combattu dans l’armée française entre 1942 et 1945. Je lui ai demandé de me raconter. « Monsieur Ali » parlait peu. Il a néanmoins accepté de se confier. Qui plus est, d’être enregistré. A la fin de cet entretien, vous lirez une suite "inédite". Monsieur Ali m’a fait cette autre confidence "off the record" quelques jours plus tard. Là, il m’a montré quel genre d’homme simple et intègre il était.
Je n’ai pas revu « Monsieur Ali » depuis trois ans.
* « Sur les 260 000 hommes que comptait la 1ère armée française dont les unités débarquèrent en Provence en août 1944, plus de la moitié étaient des indigènes originaires des colonies, musulmans d’Afrique du nord et d’Afrique noire. Une armée de bronzés et de noirs encadrés par des pieds-noirs, qui fut engagée dans les combats les plus meurtriers et qui libéra une bonne partie Est de la France. Des fantassins constamment sollicités et surexploités de l’aveu même de leur chef, le général de Lattre de Tassigny. Il s’en s’inquiétait auprès du commissaire à la guerre Diethelm : mes hommes ont l’impression naissante qu’ils sont abusivement exploités par la métropole, sentiment terriblement dangereux. » in http://www.ldh-toulon.net
« J’ai fait la guerre sous le drapeau français »

Vous vous êtes retrouvé un beau jour embarqué sous la l’uniforme français pour aller faire la guerre ?
« Oui, tout le monde y a été. C’était la guerre. »
Dans quel régiment ?
« 6ème régiment de Tirailleurs marocains. »
Il n’y avait que des Marocains ?
« Non, l’encadrement, c’est français. Il y avait des petits chefs marocains mais les grands, c’était des Français. »
Combien étiez-vous dans le régiment ?
« En principe, on était 5 000 ou 5 500 répartis par compagnies. Mais on peut pas compter parce que le régiment, jamais il a été ensemble. Une compagnie là, une compagnie ailleurs et ainsi de suite. »
Combien de temps avez-vous servi sous le drapeau français ?
« Trois ans, de 42 à 45, à la fin de la guerre. »
Vous vous êtes engagé volontairement ?
« Oui. »
Pourquoi ?
« Je me suis engagé pour la durée de la guerre. Pourquoi ? Un peu, je voulais voir du pays. En plus, ils nous ont incités pour la patriotisme. Là-bas, il y avait une propagande. Le roi Mohamed disait : Engagez-vous ! Aidez la France à la chasser l’ennemi ! Alors on a été comme ça. »
Si c’était à refaire, vous vous réengageriez ?
« A la fin de la guerre, on m’a demandé d’aller en Indochine. J’ai pas voulu. J’ai dit : C’est fini. Je me suis engagé pour la durée de la guerre allemande. Pas l’Indochine. Ah ! on me dit, alors dans ce cas-là, vous pouvez partir. Alors je suis parti. »
Vous ne vouliez plus vous battre ?
« Non. Qu’est-ce que vous voulez que j’aille foutre en Indochine ? Je me suis engagé pour la libération du territoire français. J’ai été jusqu’à l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, tout ça. Mais une fois que le territoire français était libéré, j’avais plus rien à y faire. Qu’est-ce que vous voulez que j’aille foutre en Indochine ? Et surtout volontaire ! »
Vous n’aviez rien contre eux quoi ?
« Rien. J’ai absolument rien contre eux. Je ne les connais même pas. »
Est-ce que…
« Mais la guerre, c’est pas bon ! »
Ça vous a laissé de sales souvenirs…
« La faim, la soif, le froid. »
C’est pas un jeu ?
« Loin de là. »
Quand on est jeune, on ne se rend peut-être pas compte ?
« On se rend pas compte. Quand on est jeune, on a envie de voir du pays. On veut se montrer qu’on est quelqu’un. »
Vous êtes parti avec des amis ?
« J’en avais deux ou trois. On est parti ensemble. Mais on se sépare parce que vous savez au régiment, on vous garde pas. »
Sur les 5 000 du régiment, combien sont revenus, vous en avez une idée ?
« Je ne peux pas vous dire. Ça attaque par compagnie. »
D’après vous, les pertes ont-elle été sévères ?
« Oui, surtout en Italie et dans les Vosges *. »
Où vous êtes-vous battus en Italie ?
« Ça a été Monte Cassino, c’est là où c’est le plus. »
Vous y avez été ?
« Oui mais je n’y suis pas resté longtemps. Je suis arrivé, il était presque libéré. Les Allemands, ils étaient là-haut. Ils avaient qu’à jeter des cailloux pour nous tuer. »
Il a donc fallu aller les chercher là-haut ?
« Oui. Il fallait amener les munitions, le ravitaillement, tout ça. C’était la nuit. Pour monter là-haut, les mulets, il tient le coup. Les hommes y peuvent pas. »
Vous avez donc délogé les Allemands de Monte Cassino ?
« Oui. C’est plutôt l’aviation, l’artillerie, tout ça, et ceux qui étaient autour. Á la fin, les Allemands sont partis tout seuls. Ils étaient coupés du ravitaillement. Ils étaient obligés de s’en aller. »
Les combats ont été vraiment sanglants ?
« Ah ! oui, ah ! oui, ça a été vraiment, surtout les Américains. Ils en ont perdus beaucoup. Ils n’étaient pas outillés pour ce genre de combat. Y’en avait des morts parmi eux. »
Et parmi vous ?
« Y’en avait y’en avait mais c’était pas la même chose. C’était moins. Parce que nous, ils nous ont plutôt dressés dans les montagnes et tout ça. »
* « Les rapports du 2ème bureau notaient en décembre 1944 que depuis le 15 août 1944, les pertes de la 1ère armée française s’élevaient à 30% pour les goums marocains, 50% pour la 2ème D.I.M. (Division d’infanterie marocaine) et la 9ème D.I.C. (Division d’infanterie coloniale) et 109,3% pour la 3ème D.I.A. (Division d’infanterie algérienne). »
Quand on se trouve sur un champ de bataille comme ça, à quoi ressemblait l’ambiance ?
« Ça ressemble à sauve qui peut. Tuer ou être tué… Chacun défend sa carcasse. Des fois, c’est toi qui défend l’autre, des fois c’est lui. La guerre, c’est ça. »
J’ai pourtant du mal à vous imaginer vous, tellement gentil, doux, pris dans…
« C’est pour me défendre ça. Parce que pour moi, au fond de moi-même, je ne suis pas méchant, mais la guerre ça vous rend méchant. Vous ne pouvez pas tuer quelqu’un qui ne vous a rien fait mais si vous le faites pas, lui il le fera. »
Considérez-vous que vous avez eu de la chance ?
« Oh ! beaucoup de chance. J’ai été blessé deux fois. Y’en a une qui me passe là, l’autre qui me traverse le mollet sans toucher l’os, alors… La guerre, c’est ça, une balle là ou là. »
Est-ce que l’on se rend compte que l’on est blessé ?
« Pas tout de suite. On sent une brûlure. Comme un bout de cigarette que vous mettez là comme ça. C’est pas croyable. Moi, c’est quand j’ai senti que le pied il nageait dans l’eau… La chaussure était plein de sang. Quand j’ai sorti la chaussure, c’est là que j’ai senti. Après, c’est la panique quand on voit tout ce sang. Qu’est-ce qui t’arrive ? Et on cherche, où ? La balle vous brûle un petit peu mais c’est après, au fur et à mesure que ça se refroidit où vous commencez à avoir mal. »
Qu’est-ce que vous aviez comme équipement ?
« Le fusil, les cartouches, quelques boîtes de ravitaillement quand on va se déplacer… »
Un casque ?
« Le casque ah ! oui, y’en a même deux, un léger et un… Ça protège énormément. »
On les entend les balles ?
« On les voit même des fois. Ça crache le feu quand ça sort. Et puis vvvuuiiiitttt…, ça passe. »
Des fois, vous devez vous dire : mais j’ai joué dans un mauvais film là !
« C’est une autre vie. C’est une autre vie. On se dit : qu’est ce que je viens foutre ici ? Si j’avais su. Un soldat, c’est obligé. Une fois que vous y êtes, vous y êtes. Vous ne pouvez pas reculer. »
Croyez-vous qu’il y a des soldats qui aimaient ça ?
« Je crois pas. Je crois pas. Se battre, c’est obligatoire mais aimer ça… Y’en a après. Mais au départ, tout le monde mouille. Pour monter là haut, pour avancer, tout le monde a peur. C’est après, celui qui s’est sauvé, il a eu de la chance. Maousse costaud. »
Vous, c’est pas le style de se vanter ?
« On peut pas non. Vous pouvez pas. »
Et est-ce que vous allez à des réunions d’anciens combattants, des choses comme ça ?
« Non. J’y ai été mais je trouve ça un peu… exagéré des fois par certains. Y’en a qui ont tout le temps la parole. Toujours les mêmes quoi. Alors après… »
Trouvez-vous que la France vous a récompensé justement pour tout ça ?
« Elle a pas à me récompenser. Elle a récompensé quelques-uns mais celui qui a rien eu, on peut pas. Vous avez de la chance de sortir indemne. »
Est-ce qu’on vous verse une pension ?
« J’ai une pension d’ancien combattant. Ça fait 2 600 Francs par an (394 euros par an et non par mois, vous avez bien compris, ndlr). »
Vous avez commencé à la percevoir quand cette pension ?
« Á 65 ans. »
Sinon avant ?
« Y’a rien. Mais j’ai jamais eu besoin. J’ai eu de la chance. Je me suis toujours débrouillé tout seul. »
La France a-t-elle été selon suffisamment reconnaissante avec tous ces libérateurs ?
« Pas tous, pas tous. »
Êtes-vous rentré au Maroc après la guerre ?
« Je suis plus revenu. Je suis resté ici. Je rentre au Maroc pour les vacances… Oh ! j’ai aimé la France. La justice. Parce qu’au Maroc, il n’y a pas de justice. J’ai aimé la justice et la démocratie. Je suis resté. J’arrive pas à m’habituer au Maroc. Il y a 58 ans que je suis là. »
Qu’avez-vous fait comme métier ?
« J’ai travaillé 35 ans chez Chausson. »
Dans l’automobile ?
« Oui. L’autocar. »
Vous y êtes resté longtemps chez Chausson ?
« 35 ans. Au travail, le soir on est libre mais à l’armée, il y a la discipline. Parce qu’il faut y aller (au combat, ndlr). Des fois, vous tombez sur quelqu’un qui sait même pas parler, qui sait même pas commander, mais vous pouvez pas répondre. Il vous insulte mais si vous répondez, c’est vous le fautif. La loi au plus fort. »
Personne ne se rebellait ?
« Vous allez en prison et on vous matera. Le meilleur, c’est de s’écraser. »
Est-ce qu’il y avait du racisme ?
« Non, pas le racisme. Pas pendant la guerre. On se cire (serre, ndlr). »
Alors vous avez débarqué en Provence ?
« Á Marseille. »
Parce que vous avez donc fait l’Italie…
« Y’en a qui sont allés en Corse. Nous d’abord, on est allé à Naples. Nous on a été direct sur Marseille. »
Et là, vous vous êtes battus ?
« Pas du tout. On a même trouvé la roulotte et la soupe chaude. Ils ont tout abandonné. C’est la débandade.
Les combats ont eu lieu où ?
« C’est après qu’ils se sont ramassés. La France, ils sont plutôt partis en courant. Ça a commencé dans les Vosges. C’est là que les combats ont commencé. »
Plus fort qu’en Italie ?
« Oh ! plus dur… Les Allemands, c’est des drôles de soldats, vous savez. Ils rigolaient pas. Jusqu’à la mort ou la victoire. »
Vous dites ça avec un peu d’admiration ?
« Pour eux oui, sincèrement. »
Pourquoi ?
« C’est des soldats ça. Ils n’ont jamais peur. Ils voient la mort. Ils reculent jamais. »
C’était peut-être parce qu’ils étaient fanatisés.
« C’est possible. Mais enfin, moi je parle de qualité de soldat. Ce qu’ils ont dans la tête, c’est autre chose. »
Vous aviez conscience du nazisme, de tout ce que cela représentait ?
« Euh non. Pour moi, un SS, c’était le soldat. Mais c’est après… »
Après que vous avez compris ?
« Oui, après. Mais un soldat, c’est un soldat. »
Vous avez vu les camps de concentration ?
« Je suis allé en Autriche. On était presque à la frontière. Il y avait une gare de triage. Et quand ils arrivaient, incroyable, on pouvait pas regarder ça. C’était vraiment des squelettes qui marchent. »
Ça vous a fait mal ?
« Bien sûr. On est des êtres humains. Encore, à cette époque moins. Mais quand je réfléchis aujourd’hui, c’est… »
Vous y pensez souvent à tout ça ?
« Non, non. »
Ça vous embête pas qu’on en parle ?
« Y’a des choses que je sais que j’ai vu mais… je m’en rappelle pas… C’était horrible. Parce qu’il y’a rien de plus horrible que la guerre. C’est pas des gens. C’est sauvage. Même les sauvages, ils font pas ça. »
Vous préférez la paix ?
« Ah ! la paix, tout le monde veut la paix. Tout ceux qui ont vu la guerre préfèrent la paix. Remarquez, il y en a pas beaucoup qui préfèrent la guerre.
Est-ce que vous en parlez avec les jeunes maintenant ?
« Non. »
Pourquoi ?
« Peut-être, il me comprendra pas. Et puis moi personnellement, j’aime pas beaucoup discuter de ça. »
Vous êtes respecté au Maroc par rapport à tout ça ?
« Non. Ils savent même pas. »
Vous êtes discret ?
« Qu’est-ce que vous voulez dire là-dessus ? J’ai fait ce que je dois faire. C’était fini. On tourne la page. On a absolument rien à dire là-dessus. Ça se chante pas sur les toits. »
Vous êtes où au Maroc ?
« Du côté de Rabat. »
Vous vous considérez comment, plus Marocain ou Français ?
« (Il hésite) Je peux pas faire la différence. Je suis né Marocain. Je préfère vivre en France. »
Comment ça se passe dans la bataille. Vous êtes caché ?
« Vous avez un caillou, un arbre, une racine, rien. Si vous avez un trou, c’est bien. Des fois y’en a qui se lèvent et d’autres qui restent dedans »
Un matin, on vous dit : faut y aller !
« C’est des attaques et contre-attaques. C’est là, quand vous êtes en train de dormir vers 4 h du matin. On couche avec le fusil à côté, sur la poitrine. »
On ne doit pas se reposer beaucoup dans ces cas-là ?
« Au front, on ne peut pas. Il y a toujours un officier qui est là. Il faut pas que la garde dort. Si vous êtes de garde, vous avez la vie de nombreuses personnes entre vos mains. Y’en a qui ont été fusillés comme ça parce qu’ils dormaient. »
Ah bon !?
« C’est une faute très grave. Ou alors il faut prévenir que vous êtes malade ou quelque chose comme ça. Mais il ne faut pas dormir. »
Est-ce qu’il y avait des moments de rigolade ?
« Bien sûr. »
Est-ce que…
« L’éther… »
Comment ?
« L’éther, c’est un genre d’alcool. Ils vous donnent ça. Ça donne du courage. »
Alors après, vous planiez ?
« Vous vous sentez courageux. Vous avez pas peur. Parce que personne n’y va de bon cœur à la guerre. »
Et vous restez lucide ? Parce qu’il faut avoir les yeux en face des trous pour faire la guerre ?
« Vous n’avez pas besoin. Y’a qu’à avoir le doigt sur la détente, pointer et viser sur l’autre côté, c’est tout. Vous voyez pas si vous allez tuer ou pas. Á moins que le hasard vous amène face à face. Autrement, on tire. Pendant la bataille, on tire à toute berzingue. Les balles ça siffle dans tous les coins. »
Vous aviez quoi vous comme arme ?
« J’ai eu deux fois une carabine américaine. Celle-là, elle prend 9 balles. Et j’avais un fusil, un Mauser allemand. On en a récupéré pas mal. »
C’est mieux ?
« Ça recule moins. L’américain, il est plus grand, plus précis, mais lourd. Le fusil français, le mousqueton on appelle ça, quand vous avez tiré, vous avez mal à l’épaule pendant trois jours. Le Mauser, il est bien. »
Vous aimez les armes ?
« Non. Qu’est-ce que vous voulez aimer les armes. Il y en a eu tellement. J’étais même dégoûté. »
Qu’est-ce que vous diriez à un jeune ?
« Je dirais… être honnête dans la vie, c’est tout. Pas faire de mal à personne. On vous fera pas de mal. C’est obligé que ça marche. »
Quelques jours plus tard, Monsieur Ali m’a confié qu’il avait été contrôlé par la police française pendant la guerre d’Algérie. L’autobus qui ramenait les ouvriers de l’usine Chausson venait de le déposer à la porte de Clichy. Un flic lui a mis le fusil mitrailleur sur le ventre. "Papiers !" Monsieur Ali les lui remet. "T’es français toi ! Avec ta gueule ? Pas possible !" Le lendemain Monsieur Ali est allé à la préfecture pour rendre sa carte nationale d’identité française. Le fonctionnaire n’a pas compris et lui a dit de rentrer chez lui. Avouez que ç’aurait été bête de se passer d’un compatriote comme lui.
pinicova@evous.fr

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